Déjà les retardataires attendaient debout au fond de la salle, cherchant des yeux quelques places pouvant les accueillir. L’université d’Hawaï avait fourni son plus grand auditoire pour la conférence, mais il ne faisait aucune doute que la réputation de DNArt le rendait petit aux yeux de tous. Au second étage étaient disposés bon nombre de caméras, de journalistes, de traducteurs et de personnages issus du monde politique, alors qu’au parterre c’était une masse d’étudiants de scientifiques qui occupait l’espace.

La présentation qui devait avoir lieu s’annonçait sans nulle doute historique.

― Il parait qu’ils sont allés le retrouver quelque part en Alaska, murmura une jeune étudiante venue avec ses camarades attendre dans la salle depuis deux heures déjà. Christopher est celui qui a permis le développement de Coding Genetics. Aujourd’hui le résultat des crèches de création biologique permet à de vieux hommes de vivre encore de longues années !

Un brouhaha incroyable s’élevait de l’assemblée. Tous semblaient très excités, comme si voir devant eux en chair et en os Christopher Guegen leur conférait d’office une longévité plus grande. Derrière la rangée de jeunes étudiants un homme mince et vieux regardait l’assistance avec curiosité. C’était la première fois que Bastien se plongeait dans la foule qui venait observer les présentations de DNArt, compagnie qu’il avait lui-même fondée il y avait des années déjà pour répondre à un besoin tout nouveau du marché : l’insémination dans des cellules souches de codes ADN modifiés. Aujourd’hui sa compagnie pesait lourd dans le monde scientifique et pharmaceutique. Il aimait se repenser sur les bancs de l’école. Il avait presque oublié ce que cela faisait d’être l’observateur et non l’observé. Le projet Relife, permettait à des gens fortunés de substituer leurs organes défaillants par des copies parfaites issues de la technologie biologique. Il en avait profité, ce qui avait accru sa longévité de manière incroyable. Mais aujourd’hui ce n’était pas à lui de faire une présentation, de ressentir l’adrénaline et le plaisir du silence d’une foule attentive. C’était à Christopher Gueguen, un ancien collègue, avec lequel il s’était brouillé des années auparavant. Il avait été forcé de le reprendre dans le projet par son CTO, Aaron. Il se rendait bien compte que ce dernier avait pris trop de place dans DNArt, mais ne savait que faire pour l’en écarter. Aaron avait une connaissance du projet si parfaite qu’il en était le membre le plus indispensable. C’était à lui d’introduire les divers intervenants.

Un lourd silence se fit dans la salle. Un jeune homme à qui l’on donnait la trentaine était apparu sur l’estrade et regardait l’assistance avec un sourire tranquille. Il attendit que tout le monde ait noté sa présence avant de commencer.

― Mesdames et messieurs, bonsoir ! Si vous êtes aujourd’hui réunis ici c’est pour entendre la présentation de Christopher Gueguen, qui a initié les recherches sur le codage ADN et a rendu possible les révolutions des décennies passées. Je suis moi-même issu de ce programme. Je n’ai ni mère, ni père. Je suis né il y a quatorze ans en sortant d’une cuve amniotique d’une crèche automatisée du projet que Bastien Favel ― il pointa le vieil homme dans l’assistance et ce dernier jura; il avait donné des consignes pour qu’on ne le désigne pas ! ― a lancé en grand visionnaire et pionnier. J’ai vécu toute ma vie avec ses chercheurs, j’ai reçu une éducation accélérée de leur part et je suis aujourd’hui au fait de tout. Ce projet est la raison pour laquelle je me lève, je l’ai là ― il pointa sa tête du doigt ― et là ― sa main montra son ventre ― viscéralement, totalement.  Mais si aujourd’hui vous êtes tous réunis ici, ce n’est pas pour moi. C’est pour entendre l’histoire incroyable d’un de nos anciens membres, revenu d’entre les disparus. Mesdames et messieurs, j’ai l’honneur de vous présenter Christopher Guegen!

Il y eut un chuchotement dans l’assistance. Le jeune homme lança un sourire amusé à Bastien, qui se contenta de le fixer d’un regard sombre et humilié.

Sur l’estrade un vieillard apparut. Une aide était à ses côtés pour le guider vers les micros installés sur un présentoir. Tous pouvaient voir qu’il portait une combinaison antifriction intégrale, et que son visage était couvert de cicatrices, tel un Frankenstein moderne. Un nouveau mouvement de stupeur parcourût l’assistance alors que l’homme se dirigeait vers l’estrade, où l’attendait Aaron avec un bras nonchalamment tendu. Tous avaient reconnu le logo de Relife sur la combinaison, ce qui expliquait les cicatrices : l’homme avait subi, quelques temps auparavant seulement, un remplacement complet de ses organes vitaux et de ses tissus musculaires. Bientôt sa peau se retendrait sur les nouveaux muscles de sa mâchoire, ses jambes seraient à nouveau droites et fortes comme celles d’un homme de vingt ans. Les plus vieux comme les plus jeunes avaient le regard rivé sur cet ancêtre d’un autre âge que le projet rendait de minute en minute à la vie, et l’enviaient, quelque part, d’avoir ainsi droit à une seconde chance.

Il se pencha sur un micro. Les ingénieurs du son durent régler le volume pour que le chuchotement qu’il soufflait soit audible.

― Bonsoir, noble assistance. Comme vous pouvez le voir, je marcherai bientôt tout seul à nouveau. Vous ne me reconnaîtrez plus en me croisant dans la rue, et je paraîtrai aussi jeune qu’à mes quarante ans. Je remercie Aaron ― il tendit un bras hésitant vers le jeune chercheur ― pour son introduction. Je dois cependant vous mettre en garde : je ne vais pas vous parler des techniques révolutionnaires que les équipes de DNArt sont en train de mettre en place. Non… je suis venu pour vous parler de l’avenir avec un grand A. Comme vous pouvez le voir, notre société sera bientôt totalement modifiée par les recherches que nous effectuons. L’homme vivra plus longtemps, certains seront presque immortels. L’intelligence n’aura plus de limite. Aaron et moi en sommes les deux plus grandes preuves, et pourtant : peut-être ici même, dans cette salle, il existe déjà des hommes ayant été rajeunis par nos techniques.

Les étudiants devant Bastien se regardèrent, entre amusement et accusation. Peut-être certains d’entre eux étaient en réalité plus vieux que ce qu’il n’y paraissait ?

― Je suis venu vous parler de ma conception de l’avenir. Vous n’êtes pas sans savoir que je sors d’un emprisonnement de plus de dix ans dans un camp d’Alaska. J’ai donc eu tout le temps de vieillir et de réfléchir ―  l’homme sembla réprimer un rire méconnaissable ― et j’en ai conclu que le mot clé pour l’avenir était Qualité. J’ai vu un jour une présentation d’un dénommé Pirsig, un grand auteur américain, pour qui la Qualité précédait toute forme et toute intelligence. Avec les développements de la science aujourd’hui la qualité de chaque chose produite s’améliore. L’homme semble être capable d’appréhender la Qualité de manière plus subtile de jour en jour, et ce dans tout ce qu’il touche. Nos voitures sont truffées de capteurs anti-accidents, nos maisons d’alarmes de santé, nos réfrigérateurs de comptes à rebours sur la péremption des aliments qu’ils contiennent. Chaque jour l’homme construit et use plus de qualité, et s’en sort grandi. Nous avons aujourd’hui des systèmes de vote en temps réel au profit de la communauté, avec des statistiques d’une précision inouïe. Les infrastructures internet que nous utilisons ont un coût moindre de par une anticipation forte de la demande de pouvoir computationnel, qui peut être utilisé, partagé, réparti. Plus rien ne se fait de manière centralisée. La perte de donnée est quasi impossible. Par l’ère internet du Web 2.0, soit l’internet des réseaux sociaux, des encyclopédies participatives en ligne, le savoir a fait un bon en avant inespéré. Aujourd’hui, c’est à la biologie de faire ce saut, c’est à l’eugénisme.

Il fit une pause, et contempla l’assistance, soudain très sérieux.

― Lorsque l’on ne comprenait pas le monde, on a inventé une métaphysique brute et peu raffinée de dieux jaloux et vengeurs. Lorsque l’on a ensuite eu une compréhension grossière du monde, la vieille métaphysique n’avait plus de sens. On en a donc créé une nouvelle : celle d’un dieu unique, comme principe primordial de l’univers et de la vie. Lorsque l’on a compris le monde et que la science a passé le cap du vingt-et-unième siècle, cette métaphysique s’était flétrie. La théorie des cordes, la théorie du Chaos et du Big Bang sont alors devenues les nouvelles métaphysiques du monde moderne. Et aujourd’hui ? Aujourd’hui, nous entrons dans une nouvelle ère, et avec elle vient une nouvelle métaphysique. Nous avons dompté entièrement la vie biologique. Nous sommes capables de comprendre l’interprétation de l’ADN dans son ensemble, et donc de créer des êtres virtuellement parfaits, virtuellement immortels. Lorsque l’on a compris le monde et la vie, alors la Qualité devient notre nouvelle métaphysique. La Qualité est partout : dans chacun de nos gestes perfectibles, la Qualité est plus ou moins présente. Dans chacune de nos créations. Dans chacune de nos actions. Il fut un temps où l’homme traquait les miracles de Dieu. Aujourd’hui la science traque l’accroissement de la Qualité.

Il fit une pause, avala quelques gorgées d’un verre d’eau posé sur le présentoir. Il n’y avait pas un bruit dans l’auditoire.

― Voici donc comment je vois l’avenir. Avec les crèches automatisées de DNArt, nous pouvons construire des bactéries capables de recycler nos déchets. Nous pouvons aussi produire des algues chauffantes parfaites pour les murs de nos maisons. Nous pouvons développer des parasites sélectifs pour réguler les populations marines. Nous pouvons développer une vie bactériologique capable de nettoyer les coques de nos navires, l’électronique de nos serveurs, les étagères de nos supermarchés. Mais nous pourrions faire bien plus que cela encore. Nous pourrions développer des oiseaux gigantesques capables de nous transporter sur de courtes distances. Bientôt nous pourrions faire revivre des espèces disparues. Les crèches, ces terminaux capables d’insuffler la vie à la matière inerte en programmant des codes ADN sans défaut, vont changer l’histoire de l’humanité. Nous sommes à l’aube d’une singularité que la science n’a jamais encore connue. Avec un outil de création si parfait, la société sera transfigurée. Et lorsque tout devient possible, seule l’audace des créateurs importe. C’est pour ça que j’estime que la future métaphysique du monde sera celle de la Qualité.

Le vieil homme reprit son souffle. Il avait de la peine à s’exprimer et décida donc d’en rester là. Aaron revint sur l’estrade et le remercia chaleureusement. Un tonnerre d’applaudissements retentit dans la salle.

― Merci, professeur, dit le jeune homme. J’ai le plaisir d’inviter maintenant sur l’estrade Roger Kasinsk, sans qui nous n’aurions jamais pu retrouver la trace de Christopher.

Bastien se redressa sur sa chaise. Il s’attendait à ce que le reste de la journée soit long. La conférence durerait encore bien quelques heures, entre récits et présentations techniques. Il fallait maintenant qu’il prenne son mal en patience : il avait entendu l’homme qui l’intéressait. Les autres, il les avait engagé lui-même et les connaissaient bien.