Les ombres s’étendaient de plus en plus longue sur les pavés centenaires de la Prague légendaire. À chaque coin de rue, le Golem semblait être prêt à surgir pour défendre une fois de plus les opprimés du quartier juif. Une brume éparse jouait avec les gargouilles et la statues, et semblait leur donner vie.

Seule une bulle de légèreté persistait dans l’atmosphère lourde du poids de l’histoire. Dans cette bulle, elle riait, dansait sur les pavés. Lui, béret sur la tête et sourire aux lèvres, se prêtait à son jeu.

Ils s’étaient rencontrés presque par hasard, un soir d’hiver sans neige, perdu dans les Alpes suisses. Ils s’étaient plus quasiment instantanément. Il n’avait pas fallu long pour que tout bascule, que leur monde rétrécisse pour n’appartenir plus qu’à eux d’eux. Lui, se rappelait très bien tournoyer sous les étoiles, dans les bains chauds d’une station thermales perdue sous la majesté des montagnes. Elle, se rappelait leur premier baisé. Tous deux étaient convaincus que l’autre avait fait le premier pas – ils se chamailleraient plus tard à ce sujet – mais ce qui important vraiment, c’est qu’ils se tenaient maintenant main dans la main dans un pays qu’ils ne connaissaient pas et ou rien, mise à part eux-mêmes, ne semblaient avoir d’ancrage.

Le musé Kafka leur avait ouvert ses portes. Ils s’étaient perdus dans la métaphore du Château, jamais atteint par le voyageur. Tous deux avaient probablement trouvé une résonnance particulière à l’histoire en question. Tous deux avaient leurs châteaux respectifs.

Son château à lui, c’était l’insatiable envie de créer et de bâtir. Sa philosophie faisait l’éloge de la création sous toutes ses formes. Il aimait écrire – même si sa plume s’était en grande partie tarie. Il aimait également parler aux machines.  Il était ingénieur, théoricien d’un monde à venir, d’une technologie en développement qui ne cessait de grandir, et qui pouvait mener au glas ou à la sauvegarde de la Terre entière.

C’était à Prague qu’il avait reçu la première nouvelle : il avait été retenu pour un visa de travail aux Etats-Unis, dans une des plus grandes firmes du domaine, un graal qui lui semblait infiniment désirable.

Puis ils avaient laissé leurs rêves perdus dans la brume de Prague derrière eux. Ils étaient repartis. Peut-être pour ne plus se revoir.

Lui, partait à l’autre bout du monde. Il avait pris l’avion. Mais, même si ce plan avait pris des mois à préparer, il n’avait pu s’empêcher de lui écrire une lettre. Il ne l’avait simplement jamais envoyée :

« Quand tu recevras cette lettre je serai dans un avion, au-dessus du Groenland. Je serai en train de partir de l’autre côté du monde – loin de tous les gens et de tout ce que je connais ici, sur cette vieille Europe. J’ai besoin de l’écrire. De partager le sentiment qui m’habite depuis quelques semaines ou mois. Et il se trouve que je n’ai trouvé personne qui pourrait le comprendre mieux que toi – je pense.

Quand le soleil se levait, il y a quelques semaines, c’était au-dessus de la réflexion rose et jaune du ciel sur la mer éternelle. Loin de tout. Un bateau est un univers fermé, une sortie de panoptique sur le monde entier. Cela vous fait sentir protégé et aventureux à la fois. J’aurais aimé que tu sois là, parfois, à regarder les dauphins sauter devant la proue, jouer avec la coque s’écrasant doucement sur l’eau azure de la Méditerranée. Ou à regarder le plancton phosphorescent éclairer le chemin laissé derrière la poupe sur les vagues et sur les vents. Ou à apercevoir la cheminée blanche d’une baleine faisant surface à quelques distances.

C’est lorsque l’on navigue que la phrase que tu m’as une fois écrite s’applique le mieux : « en fait, tu n’es jamais à la maison. Tu es né pour voyager et ne pas rester à une seule place ». Parce que pendant que le bateau voyage le monde, ma maison voyage avec moi – cette maison, c’est le bateau lui-même.

Mais maintenant, les choses sont différentes. Je vais commencer un travail de l’autre côté du monde. Parfois, je me sens excité. N’est-ce pas génial ? Un tout nouveau monde à découvrir, sauvage, entouré de montagnes et de mers ! Mais parfois, je me sens triste. Vide à nouveau. Seul. Seul à cause des choses que je laisse derrière. Les places que j’aime. Mais surtout, les gens que j’aime. Je vais devoir tout recommencer depuis le début. À nouveau. Et ce vide me consume. Je le bats avec mon ambition, avec mon excitation de voyager le monde et de ne jamais laisser une place non découverte derrière.

Pour moi, l’amour n’a jamais été exclusif. L’amour irradie. L’amour est comme un champ magnétique qui attire et englobe beaucoup de choses. Et lorsque ma date de départ devenait plus proche, je sentais comme si tous les gens et les choses dans ce champ magnétique étaient extraits et mis à une distance lointaine. Les personnes que j’aime voir sourire. Les vents que j’aime sentir dans mes voiles. Les montagnes que j’aime grimper. Les endroits que j’aime visiter. Mais surtout, ce qui m’énerve, c’est le temps. Le temps passe, s’envole. Je laisse des gens derrière moi et des choses qui pourraient disparaître alors que je suis loin. J’aimerais pouvoir prendre le temps et l’étranger jusqu’à ce que je puisse contrôler son flot.  Le faire aller de l’avant à mon propre rythme. Être très jeune me manque, être un enfant. Un jour semblait être une vie entière – parce qu’il n’y avait pas beaucoup d’autres jours auxquels le comparer. Tout semblait nouveau, aiguisant la curiosité. Nous ne devrions jamais arrêter d’être enfantins. Être plus vieux ne veut pas dire que nous devons strictement évoluer, mais plutôt construire de nouvelles, plus matures, couches pour protéger les points sensibles. L’enfant, en moi, dans mon cœur, assoiffé de savoir et curieux, sans jugement, est toujours là, endormi. Il se réveille lorsque je rêve, parfois. Il est là lorsque je ris. Il est là lorsque j’écris, lorsque je suis créatif. Mais il voit ce temps s’envoler, et avec lui toutes les opportunités qui pourraient avoir été. Et tous les gens que j’ai aimé. Tous les désirs non-dits – parce que l’enfant en moi est le rêveur qui se fout de tout à part du moment présent. Et cela peut faire mal.

J’aimerais pouvoir te voir sourire, rire. Que nous retournions observer les surfeurs sur la Eisbachwelle à nouveau, sous un ciel bleu, et apprécier le silence et le flot du temps ensemble. Mais maintenant est le moment de lever la tête haute, de regarder loin. Je vois un futur venir pour lequel il y a beaucoup à faire. J’ai décidé d’aller de l’autre côté du monde non seulement pour découvrir de nouveaux pays et de nouveaux gens – ma soif éternelle d’atteindre davantage – mais aussi parce que c’est probablement l’un des meilleurs boulots que je pouvais espérer, et dans un domaine qui, je pense, est très intéressant et clé pour notre futur à tous. Et, même s’il est dur de laisser le présent derrière, je ne peux qu’être captivé par ce qu’il y à venir.

Et qui sait, peut-être qu’un jour je mettrai les voiles, je traverserai le Pacifique, et jetterai l’ancre de ma maison sans cesse en mouvement dans une baie où il y aura une terrasse sous les étoiles où nous pourrons partager l’infini ensemble à nouveau. »